Les
remarques qui suivent entrent dans le cadre des compétences de
l'association, en dehors de toute considération économique, technique ou de
sécurité publique. Elle se veut par ailleurs compléter le Cahier d'acteurs
du Groupe Ornithologique et Naturaliste du Nord-Pas-de-Calais (GON),
consacré plus spécifiquement à la question essentielle et primordiale de la
préservation des espaces naturels et des espèces nicheuses.
L'organisation d'un débat public sur le projet de Terminal méthanier est
l'occasion pour l'association Le Clipon de tenter de faire prendre
conscience aux différents acteurs du projet de la richesse exceptionnelle du
site du Clipon, haut lieu de l'observation des oiseaux de mer, qui n'a
d'équivalent nulle part ailleurs en Europe.
La jetée du Clipon, un site remarquable pour l'observation de la
migration des oiseaux de mer
A la fin des années 70, lors de travaux d'extension du Port Ouest de
Dunkerque et afin d'accueillir les pétroliers et autres navires de fort
tonnage, un nouveau bassin portuaire voit le jour : le Bassin de
l'Atlantique. Afin de le protéger des assauts de la Mer du Nord, deux jetées
sont érigées : la jetée du Clipon sur son côté Est, et la jetée des Huttes
sur son côté Ouest.
De par sa proximité du détroit du Pas-de-Calais, véritable entonnoir naturel
pour les oiseaux migrateurs côtiers et pélagiques, et grâce à son avancée de
plus de 3 kilomètres en mer, la jetée du Clipon devient rapidement un haut
lieu de l'observation de la migration en mer. Elle permet l'observation à
faible distance et dans d'excellentes conditions d'espèces pélagiques
rarement détectables depuis la côte (labbes, puffins…). A ce jour, ce ne
sont pas moins de 250 espèces qui ont été observées en migration depuis la
jetée du Clipon !
En effet, une grande partie des populations d'anatidés, limicoles et laridés
nichant de l'Europe du Nord à la Sibérie occidentale, au cours de leurs
migrations, suivent les côtes danoises, allemandes, hollandaises et belges,
avant de s'engager dans le détroit du Pas-de-Calais, passant ainsi au large
de Dunkerque.
Dès sa construction, la jetée du Clipon a attiré les ornithologues du
Nord-Pas-de-Calais et de Belgique. Mais c'est à partir de la fin des années
1990 qu'un véritable engouement, de la part d'une équipe d'observateurs
assidus, a permis la réalisation d'un suivi régulier et sérieux de la
migration post-nuptiale, essentiellement de juillet à décembre, quelles que
soient les conditions météorologiques.
Les outils de diffusion des données et des connaissances scientifiques,
développés par l'association, rencontrent immédiatement un véritable succès
auprès des ornithologues de terrain, contribuant à faire reconnaître la
richesse du site et à faire de la jetée du Clipon l'un des sites
ornithologiques les plus visités en France (site internet www.leclipon.com,
publication de rapports, intégration d'une base de donnée européenne de
suivi des sites migratoires).
La jetée du Clipon, au cœur d'un réseau européen d'observateurs
La jetée du Clipon a ainsi très rapidement acquis une renommée et une
réputation bien au-delà de nos frontières, se plaçant comme l'un des sites
phares pour l'observation de la migration en mer. La fréquentation ne cesse
d'augmenter, avec des observateurs de plus en plus nombreux lors des
meilleures journées et venant de plus en plus loin : Belgique, Pays-Bas,
Grande-Bretagne, parfois même Suède ou Suisse…
Cette situation exceptionnelle fait de la jetée du Clipon un site privilégié
pour l'observation de nombreuses espèces rares en France et pour la
compréhension de leurs stratégies de migration. Pour ces espèces qui font
l'objet d'un suivi annuel au niveau national, coordonné par le Comité de
suivi des Migrateurs Rares (CMR), le Clipon génère une proportion
significative des données : plus de 95% pour l'Océanite culblanc, plus de
80% pour le Labbe à longue queue ou plus de 50% pour le Grèbe jougris.
Par ailleurs, la jetée du Clipon constitue un site mythique pour les
ornithologues, où l'on peut espérer observer des espèces pélagiques
extrêmement rares en Europe : Albatros à sourcils noirs (seulement 7
observations en France, dont 3 au Clipon en 1991-1994-2001), Mouette de Ross
(seulement 3 données en France, dont 2 au Clipon en 2000 et 2004) ou plus
récemment Océanite de Castro (unique observation en France depuis un site
côtier), pour ne citer que les observations les plus marquantes de ces
dernières années.
Au fil du temps, la dynamique engagée par l'équipe de passionnés de
l'association Le Clipon a suscité la création d'un véritable réseau
d'observation en Europe du Nord, réunissant les meilleurs sites de suivi
migratoire : Westkapelle et Den Haag aux Pays-Bas, Dungeness et Flamborough
Head en Grande-Bretagne, Ostende et La Panne en Belgique, le Cap Gris-Nez en
France, et plus récemment les sites de Normandie et de Bretagne (Port
d'Antifer, Phare de Gatteville, Pointe du Hoc, Brignogan, Roscoff…). Grâce à
la coordination de tous ces sites européens, c'est désormais toute la route
migratoire de bon nombre d'espèces qui est ainsi appréhendée en temps réel.
Parmi tous ces sites, la jetée du Clipon se distingue par une diversité
d'espèces et une qualité d'observation sans pareilles.
Condamner ainsi l'accès au site du Clipon avec la construction d'un Terminal
méthanier reviendrait à amputer irrémédiablement ce réseau de l'un de ses
sites majeurs et entamer notre progression dans la connaissance scientifique
du phénomène migratoire. Ce serait, plus simplement et pour un public plus
large que celui des seuls initiés, fermer une fenêtre sur une nature belle
et fascinante, que nous connaissons encore trop peu.
Un exemple de l'intérêt scientifique du suivi migratoire au Clipon :
le cas de la Macreuse noire
De par son positionnement géographique, la jetée du Clipon constitue un site
d'intérêt majeur pour le suivi des populations européennes nichant sur les
littoraux Scandinaves, Islandais et Ecossais. Sa situation, très avancée en
mer, en fait un emplacement idéal pour effectuer un échantillonnage
représentatif du passage migratoire. D'autre part, le fait d'être au ras de
l'eau permet l'observation, et donc le suivi, de nombreuses petites espèces
qui ne pourraient être détectées sur des sites plus élevés tels que le Cap
Gris Nez.
Outre cet intérêt pour la détectabilité de la migration, le Clipon offre la
possibilité d'un suivi régulier d'espèces dont les sites de nidifications
reculés, situés sur des îlots inaccessibles, en Sibérie, voire dans le Haut
Arctique, rendent impossible toute évaluation directe des effectifs
nicheurs. C'est le cas notamment de nombre d'oiseaux pélagiques (puffins,
alcidés) mais aussi de Limicoles (barges, bécasseaux…), dont une part
significative migre via le détroit du Pas-de-Calais.
Bien qu'il ne soit pas possible, par les comptages migratoires, d'évaluer
les effectifs européens absolus de ces oiseaux, un suivi régulier sur un
site comme le Clipon permet d'en observer les fluctuations, paramètre qui,
aux yeux de la grande majorité des biologistes de la conservation, apparaît
comme le plus important pour connaître l'état de santé des populations. Ceci
a des applications directes, notamment dans la définition des quotas de
chasse pour les limicoles et les anatidés, conditionnée à l'existence d'une
évaluation fiable de la dynamique des populations d'espèces chassables.
D'autre part, l'observation des fluctuations annuelles et mensuelles
d'oiseaux migrant par la Manche constitue un indicateur fiable de la
réaction de l'avifaune aux perturbations climatiques. Ceci a été observé
dans le passé lors de grandes vagues de froids. Des augmentations ou
diminutions de certaines espèces observées depuis quelques années pourraient
également être la conséquence de changements de plus grande ampleur, liés au
réchauffement climatique.
Le suivi de la migration effectué au Clipon a par exemple permis de mettre
en évidence la raréfaction de la Macreuse noire en France en période
hivernale comme un probable indicateur écologique du réchauffement
climatique.
En effet, la rigueur du suivi dans les années 60-70 au Cap Gris-Nez,
conjugué à une présence intense et régulière au Clipon depuis la fin des
années 1990 ont permis de déterminer que le passage migratoire de l'espèce à
l'automne avait été divisée par 3.
Conclusion
Il n'appartient pas à notre association de porter un quelconque jugement sur
l'opportunité économique et sociale d'implanter un Terminal méthanier dans
le port de Dunkerque. En revanche, nous pouvons légitimement regretter que
l'un des sites retenus pour l'implantation d'un tel projet soit celui du
Clipon :
- d'une part, parce qu'une telle implantation menacerait la préservation
d'un site dunaire d'exception, ainsi que la faune et la flore qui s'y
développent (notamment la colonie de Sternes naines, la plus importante en
France) ;
- d'autre part, parce que l'implantation d'un Terminal Méthanier sur le site
du Clipon serait synonyme d'interdiction d'accès au public de l'ensemble
d'une zone, actuellement très fréquentée par une diversité impressionnante
d'usagers : ornithologues, photographes, pêcheurs, chasseurs, Kite-surfers
ou simples promeneurs.
Cette implantation sur le site du Clipon reviendrait donc à supprimer
purement et simplement l'un des derniers espaces de liberté et de nature
accessible à une population adepte des grands espaces ; il signerait
également la fin d'une démarche de suivi scientifique d'un site d'exception
à l'échelle européenne, et plus humblement, la fin d'un site mythique pour
des centaines d'ornithologues passionnés qui fréquentent et apprécient ce
site à la hauteur de sa valeur.
L'arrêt du suivi ornithologique à la jetée du Clipon aurait pour conséquence
l'interruption de l'une des plus importantes bases de données sur les
oiseaux migrant en Mer du Nord, base suffisamment dynamique pour évaluer les
fluctuations à long terme de l'avifaune littorale et pélagique, et la
disparition du seul site de migration situé à l'entrée du Pas-de-Calais, par
lequel transite une partie significative des populations d'oiseaux littoraux
et pélagiques nord-européens.
Nous partageons donc les conclusions du Groupe Ornithologique et Naturaliste
du Nord-Pas-de-Calais (GON) : si un tel terminal ne peut se faire ailleurs
que dans le Port de Dunkerque, il faut alors privilégier son implantation à
l'Ouest de l'avant-port et non à l'Est, pour éviter la disparition d'un site
tout simplement unique et exceptionnel.
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Entre Terre et Mer, le Clipon, lieu d'exercice d'une
passion pour l'observation en mer
Pour mieux comprendre cet engouement et tenter de faire partager cette
passion si particulière, nous pourrions résumer " Un automne au Clipon "
de la façon suivante :
Juillet
Si juillet marque pour nous le début de l'été, pour beaucoup d'oiseaux
migrateurs, c'est déjà l'annonce de l'automne et de la migration vers les
quartiers d'hiver. Les Sternes caugeks et naines, nicheuses à proximité,
animent encore les abords de la jetée du Clipon, à la recherche de
nourriture pour leurs poussins. Déjà les Macreuses noires et Sternes
pierregarins, ayant terminé leur reproduction, entament leur migration.
Les limicoles ne sont pas en reste : des Huîtriers-pies et Courlis
corlieux sont observés à chaque séance d'observation, tandis que les
Chevaliers guignettes égayent déjà la jetée de leurs incessants
déplacements. Jour après jour, la diversité des espèces augmente et de
belles surprises sont déjà possibles, avec l'apparition des premiers
Labbes parasites, Grands Labbes ou Grèbes jougris.
Août
Dès le mois d'août, la migration bat son plein pour beaucoup d'espèces
d'oiseaux. Au plus fort du passage des Sternes, se joignent les Guifettes
noires et parfois la rare Guifette leucoptère. Les Puffins des Baléares,
venus de Méditerranée, atteignent la Mer du Nord au cours de leur
dispersion post-nuptiale. Mais Août est avant tout le mois du passage des
Limicoles. Plusieurs milliers d'individus appartenant à plus d'une
vingtaine d'espèces peuvent ainsi être observées lorsque l'on a la chance
de venir le bon jour. Les premiers Labbes pomarins et la rare Mouette de
Sabine peuvent déjà apparaître et annoncent le début de la migration des
espèces pélagiques. Car dès la fin du mois, si le vent s'oriente au
Nord-Ouest et gagne un peu en puissance, l'on peut observer le mythique
Labbe à longue queue parmi les premiers passages importants de Labbes
parasites, de Puffins fuligineux et Puffins des Anglais.
Septembre
A partir du mois de septembre, les prévisions météorologiques deviennent
l'obsession de tous les " seawatchers ". Qu'une dépression s'annonce et
chacun se tient prêt à affronter les rafales de vent et les embruns qui
recouvrent la jetée. Car, poussés vers la côte par les forts vents, ce
sont des milliers de Sternes et de Macreuses, des centaines de Labbes et
de Puffins, et des dizaines d'Océanites culblancs et de Mouettes de
Sabine, qui peuvent passer au plus près des observateurs présents sur la
jetée. Un spectacle grandiose et unique, qui peut aussi donner lieu à une
image non moins étonnante : celle de dizaines d'observateurs scrutant avec
fébrilité la mer, cachés derrière leur longue-vue et leurs jumelles.
Octobre
Octobre est le mois de toutes les " surprises ornithologiques ". Que les
vents forts de secteur Ouest à Nord se lèvent et ce sont alors des hordes
de Labbes, de Puffins et d'Océanites, accompagnés du rare Phalarope à bec
large, qui assurent le spectacle. Si en revanche un anticyclone
s'installe, la recherche des passereaux égarés en mer et ayant trouvé
refuge sur la jetée peut se révéler particulièrement prolifique.
Dorénavant sauvées de l'extinction, les Bernaches cravants se font plus
nombreuses et peuvent passer par milliers lors des meilleures journées,
offrant un spectacle hors du commun, digne des plus belles images du "
Peuple migrateur " de Jacques Perrin. Les canards et les plongeons voient
aussi leurs effectifs se renforcer au cours du mois et annoncent déjà
novembre.
Novembre
Il commence à faire froid et l'approche de l'hiver se fait sentir. Sur la
jetée, gants, bonnets et soupes deviennent de précieux alliés pour les
observateurs. En mer, on peut noter d'importants passages de canards de
surface et de Bernaches cravants, mais également de Harles huppés, de
Macreuses brunes et d'Eiders à duvets. Pour les chanceux, l'observation de
la peu commune Harelde boréale donnera lieu à une grande émotion. La
migration des Plongeons catmarins et arctiques est à son apogée et
l'apparition d'un imposant Plongeon imbrin est toujours possible. Parmi
les oiseaux pélagiques, ce sont les Mouettes tridactyles, Mouettes pygmées
et Fous de Bassan qui créent l'animation en compagnie des derniers labbes
et puffins. Si le vent se déchaîne, rien n'interdit d'espérer un afflux de
Mergules nains, espèce qui reste malgré tout rare sur le site. Les
Pingouins tordas et Guillemots de Troïl sont beaucoup plus abondants et
entament leur hivernage dans la région. Enfin, d'autres hivernants ont
déjà regagné le site du Clipon : Bruants des neiges, Alouettes haussecols
ou plus rarement, Linottes à bec jaune (le site constituant pour cette
dernière espèce la principale zone d'hivernage en France).
Décembre, janvier et février
La migration automnale touche à sa fin et les observations deviennent
moins spectaculaires. Mais les hivernants sont nombreux à proximité de la
jetée et chaque séance d'observation apporte son lot quotidien de
plongeons, grèbes, macreuses et alcidés. Si une vague de froid s'annonce,
le gel des plans d'eaux sur le Nord de l'Europe peut entraîner un afflux
d'anatidés. Les tempêtes hivernales amènent bien souvent des mouvements
impressionnants de Mouettes tridactyles, de Fous de Bassan et de Fulmars
boréaux, parmi lesquels des individus de la forme bleue (très rare en
France).
Au fil des mois, la jetée du Clipon permet ainsi de mieux saisir le
formidable phénomène de la migration et la richesse et la diversité de
l'avifaune de notre pays...
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